Si tu vas à Bissau

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dimanche 11 août 2013

Voir Mourir à Bissau

Si tu vas à Bissau,

Il sera déjà mort.

Il, elle, eux, la personne conjuguée importe peu.

De toute manière, tu arriveras trop tard,

Si tu vas à Bissau.

Le temps que tu te décides, beaucoup auront décédé. Si tu ajoutes les formalités, le voyage lui-même, la mort en aura emporté encore, au hasard, dans la foule noire.


Si tu l’ignorais, apprends que la Faucheuse, ou une parente à elle, vit quelque part en Guinée-Bissau, dans ce pays de déjà fauchés. C’est plus facile pour se servir. La mort est humaine finalement, elle n’aime pas toujours les efforts. Elle est une consommatrice passive et feignasse, qui ne lit pas toujours les étiquettes de provenance, se fiche d’éthique et se satisfait très bien de plats cuisinés et de vies prêtes à emporter.

Ainsi à Bissau, pas un jour ne passe sans que tu ne croises une personne endeuillée, qui a perdu un parent, un ami, un proche. La formule rituelle pour l’indiquer tient en trois mots : « tenho um desgosto », littéralement j’ai un chagrin. Comprends : j’ai perdu quelqu’un.

Quoique banale, la mort reste ici un choc. Qui fixe le temps pour quelques jours. Parents, amis, voisins, proches, se regroupent alors autour de la maison du défunt. On s’assoit, on attend, on échange quelques mots. On prend le temps de méditer la fragilité de cette vie, dont les autres jours on oublie de se plaindre.

On attend, on écoute. On laisse couler une larme, que les autres jours on retient.

On entoure, on accompagne. Ceux que d’autres jours on oublie de regarder, trop occupé sans doute par sa propre survie.

On est présent, on témoigne. Qu’une vie bonne a été vécue. Car la mort en Afrique efface les torts. On rend hommage à qui a tenu quelques temps, avant de


Partir


Avant nous.


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On crie aussi. On pleure à grands bruits et grandes eaux. Les femmes, je veux dire. Qui doivent compenser ainsi les autres jours où elles portent en silence sur leur tête, leur dos et dans leurs bras toutes les charges d’une vie de mère, d’épouse, de fille ou de sœur.

A moins que, là encore, elles ne fassent que leur devoir. Celui de pleurer bruyamment la nouvelle disparition. Tradition millénaire et presque universelle des pleureuses qui perdure jusqu’ici. Et même si tu sais ou devines la part de théâtralité de ces cris et lamentations qui ponctuent la veillée, quelque chose te fait vaciller de l’intérieur, comme un navire qui vient de perdre sa quille.

Alors tu fais comme les autres. Tu serres quelques mains et fouilles dans la gamme usée des paroles maladroites de circonstance. Et puis tu t’assois dans ce recueillement collectif, à l’ombre salutaire d’un manguier. De loin en loin, une parole échangée avec un nouvel arrivant. Mais tu es Horatio, devant le corps froid d’Hamlet : « le reste est silence »…


La réplique tombe à pic. La mort africaine, tu l’auras compris, est théâtrale. La maison du défunt en est la scène, autour de laquelle s’organise un public, assis sur des chaises en plastique groupées près des arbres ou sous les tentes vite montées. Mais un théâtre où acteurs et spectateurs jouent ensemble. On peut dire une prière comme verser du vin à l’entrée de la maison. Parce qu’on ne sait jamais ce qu’il y a de l’autre côté. Alors un peu de l’un et un peu de l’autre, cela peut augmenter ses chances de vie meilleure après, des fois que. Cependant, les femmes continuent de se lamenter, offrant au public leur détresse concurrente. La veuve, s’il y en a une, tient de Sganarelle, lorsqu’il hurle « mes gages, mes gages ! » sur le sol qui vient d’engloutir son maître : dans les larmes de l’un comme de l’autre, on ne sait en effet toujours distinguer l’angoisse matérielle de la détresse affective. Mais elle reste maîtresse de maison, intendante en chef de sa concession, fait le compte des cadeaux reçus et organise la préparation des repas. Car le public doit lui aussi être nourri, pour sa peine.


Rassure toi, l’acte premier ne traîne pas en longueur. Chaleur et humidité obligent, il ne faut pas vingt-quatre heures pour déposer le corps en terre, à domicile ou au cimetière. Mais le deuil et son théâtre s’étirent bien au-delà.

Et puis au final, après quelques actes et jours supplémentaires, on se disperse.

Comme les corbeaux, qui se regroupent sur un arbre quelques instants, pour veiller un congénère sans vie, avant de s’envoler tous ensemble, comme à un signal donné.

On repart jusqu’au prochain chagrin, qui viendra bien assez vite, tant la mort est insatiable et tant est large la famille africaine.

Pour le cœur et sa largesse, c’est une autre histoire, et nombreux sont ceux qui, à Bissau même, discutent cette manière de fraternité, qui s’économise avant la mort, puis déboule quand il est trop tard, pour participer aux agapes, à l’œil de la famille à qui l’on prend de la bouche ce que l’on donne du bout des doigts.

On peut en effet trouver à redire sur cette façon d’être solidaire qui se manifeste après la bataille, quand il n’y a plus rien à faire, sinon manger et attendre, avec ou sans façons. Mais tu n’as pas, toi, à juger. Juste constater, avec tes yeux de blanc, la différence dans nos rapports respectifs à la mort.

« The show must go on », tu t’en rendras compte, est finalement une formule occidentale. Orgueil même d’occidental, je ne sais, mais nous aimons, nous, montrer que nous pouvons nous tenir droit face à elle. Alors qu’ici la mort commande. Si elle débarque, on s’arrête pour elle. On s’incline. On rappelle qu’on subit. On marque un temps. On fait place dans nos vies pour la mort.


Je ne sais qui a tort, qui a raison. Je ne suis même pas certain qu’il faille le poser en ces termes normatifs.

Car la banalité de la mort ici reste une brutalité sans nom qui t’interdit toute leçon. Le monde est ainsi fait, et tu ne peux, une fois de plus, qu’en faire le constat, avec la rage de l’impuissance.


Il y a ceux qui peuvent aller voir Naples ou Venise avant de mourir. Et ceux qui voient mourir à Bissau. Chaque jour.

dimanche 3 mars 2013

Peuple sans mémoire...

Si tu vas à Bissau,

Capitale d’un Etat souverain, c’est qu’un jour celui-ci est devenu indépendant de sa tutelle coloniale.

Et s’il a gagné un jour ce droit de disposer de lui-même, avec toutes les difficultés et les errements que les jeunes nations ont le privilège de partager avec les adolescents, c’est que son peuple a lutté.

Lutté et vaincu les troupes lusitaniennes.

Mais s’il a pris les armes, ce peuple, c’est qu’il a aussi trouvé un homme pour le pousser, puis le conduire, sur ce camino di luta, ce chemin de la lutte.

Cet homme, dont 40 ans plus tard, tout le monde connaît le nom, cite une phrase ou l’autre à l’envi – toujours les trois mêmes –, revendique souvent l’héritage, et pousse la référence jusqu’à porter parfois le même bonnet de laine, la sumbia, cet homme, tout le monde en parle mais personne ne le connaît vraiment.

Amilcar Cabral, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un commandeur dont la statue encombre. Flora Gomes, le grand cinéaste d’ici, a filé la métaphore dans l’un de ses films, Nha Fala, Ma Voix, avec un buste de Cabral trimballé de par la ville, et qu’on ne sait où poser, a fortiori quand ledit buste voit sa taille et son poids décupler.

Il a été tué par l’un des siens, l’un de ses jeunes frères d’armes, qu’il avait même poussé en avant et envoyé se former chez les soviets. Ironie de l’histoire, pour un Cabral qui avait choisi comme nom de guerre Abel. Abel Djassi.

Abel tué par son frère, Inocencio.

Ce crime comme un péché originel qui empêche le pays tout entier de regarder sa propre histoire.

Car ils l’ont suivi, puis s’en sont méfié. Et l’ont tué. Ou laissé tuer. Ce qui revient au même.

Ca te rappelle quelqu’un d’autre ?

Les références christiques ne s’arrêtent pas là. Quarante ans après, on n’hésite pas à proclamer qu’il n’est pas mort.

Mais sa vie, sa lutte, sa disparition, on continue de les ignorer, pour éviter la question du « qui ». On spécule sur les commanditaires étrangers, du Portugal, d’URSS ou de Guinée. Pour mieux occulter que les hommes qui l’ont attendu, ce 20 janvier 1973, devant sa maison de Conakry, où était basé le quartier général du Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap Vert, étaient des hommes de ce même parti qu’il avait fondé.

Regarder l’étranger, c’est dévier le regard loin des fractures internes, entre cap verdiens et guinéens, entre métis et noirs, entre ethnies parfois, entre ambitions et appétits nouveaux sans doute.


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Cabral se savait menacé. Il n’ignorait pas que des complots se tramaient, que le « cancer de la trahison » rongeait déjà son parti et sa lutte. Il avait lui-même employé cette expression aux obsèques de Kwame N’Krumah, grand homme du Ghana libre, prononçant alors un éloge funèbre qui semblait écrit pour lui-même.

Pourtant ce soir là, où il rentrait avec sa femme d’une réception à l’ambassade de Pologne, il n’a pas voulu de renfort. Il n’a pas non plus modifié son programme ni sa route. Il est allé vers sa mort, comme vers une étape de son chemin, de sa lutte.

Celle-ci a eu ses grandeurs – son organisation, la conquête rapide des deux tiers du pays, les écoles en zone libre, en pleine brousse – et ses ombres – du sang versé, l’unité à marche forcée. Elle peut être glorifiée comme faire débat. Mais même ce « droit d’inventaire » n’est pas revendiqué. L’ignorance prévaut. Voire se cultive.

J’ai assisté à l’assemblée d’une organisation de jeunesse, qui a tenu au centre culturel une conférence-débat sur la citoyenneté. L’intervenante, une jeune étudiante, a parlé des Grecs et des Romains. Pas un mot sur leur lutte, pas une référence à ce qui leur a permis à eux, jeunes guinéens, de devenir citoyens. Rien contre elle : personne ne leur enseigne cette histoire qui se trouve être la leur.

Autre signe, les quarante ans de la mort de Cabral sont passés presque inaperçus. Les initiatives, en général privées ou partisanes, se comptaient sur les doigts d’une main. Pas de véritable célébration officielle, encore moins de symposium ou de conférence. Un jour presque comme un autre, sinon qu’il était férié, mais comme il est tombé un dimanche, il a été chômé le lendemain, n’en déplaise à la statue de Cabral, décidément seule et mal plantée sur ce rond point trop grand, à l’entrée de la ville.

Et ainsi continue la vie, dans ce petit pays décidément attachant, qui peine à se construire, faute d’oser regarder en arrière, pour prendre appui sur ses fondations, fussent-elles chancelantes.

On dit souvent qu’un peuple heureux n’a pas d’histoire.

Peut-être.

Mais ici tu apprendras qu’un peuple sans mémoire ne saurait être heureux.


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lundi 7 janvier 2013

A la chasse aux 13ors


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dimanche 30 décembre 2012

Normale Tragédie


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Si tu vas à Bissau,

Ne prends pas cette pirogue.

Je te dis ça, mais en fait tu n’as plus rien à craindre. Celle-ci, la mer et le fleuve, qui s’énamourent à Bissau, l’ont déjà prise. Et avec elle quelques dizaines de vie qui ballotaient dessus. Un jour de décembre. Le 28. En 2012. Un extrait de fin du monde sept jours après.

L’image que tu vois n’a que quatre jours d’antériorité. Comme ce jour-là, ladite pirogue est partie de l’île de Bolama, sans doute trop pleine d’hommes, d’animaux et de marchandises.

Le « trop » est la marque de la normalité. Trop de charge. Trop de complaisance des capitaineries et policiers. Trop de petits arrangements. Trop de corruption. Trop d’intérêts personnels. Trop de négligence. Trop d’incompétence. Trop d’irresponsabilité.

La traversée Bolama-Bissau en pirogue dure une paire d’heures et des brouettes. Au tiers du parcours, la pirogue a croisé une vedette rapide, portant la première dame et la télévision, qui s’en allaient sur l’île pour une opération de charité et de communication ou l’inverse. Sur les images de la télévision, on voit des passagers entassés jusqu’au toit. Certains demandent déjà de l’aide. La première dame et d’autres suggèrent que la pirogue fasse demi-tour. Mais le capitaine refuse. Et chacun suit sa route. Normal.

Un passager rescapé dit avoir alerté ensuite par téléphone la direction générale de la navigation. C’était une heure avant le drame. La situation était devenue critique. Mais faute de gasoil, se défend la capitainerie, aucun bateau n’est allé porter secours à la pirogue. Et personne n’est allé non plus acheter du carburant. Faute de moyens, avancera-t-on, probablement. Normal.

Près de Bissau, il y a une petite île sur le fleuve, avec une belle bâtisse, une ancienne fabrique de l’époque coloniale. La pirogue alors près de sombrer, qui prenait l’eau par dessus bord, du fait de son poids et des vagues, a tenté de la rejoindre. Mais à son approche elle aurait heurté un banc de sable. Ou des passagers auraient paniqué et déséquilibré l’embarcation en sautant dans le fleuve. Ou les deux. Toujours est-il que la pirogue a basculé, et que son toit s’est effondré. Beaucoup d’enfants étaient dessous, paraît-il. Et dans cette terre d’eau, la plupart des gens bien sûr ne savent pas nager. Normal.

Le dernier bilan parle de 24 morts et 76 rescapés. Le compte n’y est sans doute pas encore. On continue d’ailleurs de récupérer des corps, emportés déjà loin par les courants. Et comme disait une femme hier, à l’hôpital, devant la liste provisoire des rescapés et victimes, il faudrait aller dans chaque maison de Bolama vérifier qui était parti et qui manquait à l’appel. Car aucun doute possible : la pirogue dépassait largement sa charge théorique de 95 passagers. Comme d’habitude. Sous les yeux fermés et graissées les pattes de ceux chargés de contrôler ces choses. Normal.

Pour le philosophe Georges Canguilhem, qui a fouillé les concepts de Normal et de Pathologique en médecine, l’état Normal, qui est la santé, n’est pas le fait de ne jamais tomber malade ; c’est au contraire la capacité de se relever d’une maladie, c’est la possibilité qu’a son organisme de retrouver une vie « normale », après avoir eu un accident de parcours.

Le rapport avec la pirogue ?

Sa triste normalité justement.

Le plus terrible, dans la tragédie que je te raconte, c’est cette impression de fatalité. Il y en a eu d’autres, et il y en aura d’autres. Et demain, tout redeviendra comme avant. Les passagers n’étaient qu’une masse transportée. Et désormais un décompte macabre. Puis une page tournée. Normal.

Personne ne devrait payer pour sa négligence, son incompétence, ou son inaction. Passés les trois jours de deuil national, la brève émotion qui a permis de trouver du carburant, non pour sauver des vies, mais rapatrier des corps sur l’île, des pirogues continueront de naviguer entre Bissau et Bolama, comme dans tout l’archipel des Bijagos. Encore trop chargées, par la force de la nécessité, qui poussera les uns à faire le voyage, et les autres à fermer les yeux. Normal.

Tellement normal que je me demande pourquoi je te raconte tout ça, une veille de réveillon. Je t’assure, je ne veux pas te gâcher la fête. Peut-être égoïstement faire mon deuil de ces visages sans doute croisés quelques jours avant, lors de ce Noël et ces concerts que nous avions organisés là-bas, pour réconforter une population déjà meurtrie. Peut être laisser une trace de ce qui vient d’arriver. Peut être t’associer à une petite prière, juste un silence partagé qui pourrait se terminer ainsi…


Non,


pas normal.


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samedi 10 novembre 2012

Djiu di Galinha

Si tu vas à Bissau,

Tu entendras le coq chanter.

C’est une manie, décidément, qui traverse les continents et les latitudes. Cette manie qu’a le coq de donner de la voix, du gosier et de la crête, tout ça pour épater les poulettes alentour et impressionner ses congénères.

Les hommes, c’est bien connu, font aussi très bien le coq. Tu noteras d’ailleurs qu’on ne dit pas l’inverse. On dit souvent d’un homme qu’il est un coq mais jamais d’un coq qu’il est un homme. Défaut de réciprocité qui est une marque de notre espèce, laquelle ne comprend le monde qu’à travers des relations de hiérarchie et de domination. Le coq peut être une métaphore d’homme, mais non regardé comme un semblable même s’il nous arrive de le singer.

Et c’est dans cet esprit animalier qu’hommes blancs et noirs sont entrés ensemble dans des pages d’histoire où les uns ont dominé les autres, au nom d’une supposée supériorité qui leur donnait le droit de fixer les heures du jour et de la nuit, de délimiter les durées de vie, et d’écrire à leur place leur propre récit. Bref de coqueriquer (je coquerique, tu coqueriques…).

En Guinée-Bissau, ce sont les Portugais qui ont ainsi bombé le torse. Et délimité un espace (après que les Français leur ont pris la Casamance et laissé en échange un bout inaccessible au sud) où ils ont chanté fièrement quelques décennies durant.

Certes, cela n’a jamais été simple. Le climat et la géographie locale, avec ses marais, ses mangroves, ses forêts, ses méandres de fleuves et canaux, ses bestioles petites et grandes (le danger ne se mesurant pas à la taille), ses maladies exotiques, mais surtout un peuple accrocheur et rebelle, qui ne s’est jamais incliné comme la poulette des contes de fée, tout cela a quelque peu contrarié la posture rectiligne du gallinacé.

La Guinée-Bissau est même cette petite terre qui a proclamé son indépendance avant la chute du régime salazariste – les quatre autres colonies portugaises (Angola, Mozambique, Cap Vert, Sao Tomé e Principe) ayant attendu des jours meilleurs à Lisbonne pour se défaire de la tutelle. Ici, les bataillons portugais ont eu fort à faire face à un ennemi peut-être mieux organisé qu’ailleurs, grâce au génie de Cabral. Ils ont pourtant tout essayé, de la gentillesse feinte, des tentatives de division ethnique, jusqu’aux tortures et au napalm – signe olfactif des ravages et de l’âpreté de la lutte.

Respectant encore les canons du genre, les prisonniers étaient ici comme ailleurs envoyés à bonne distance du continent, sur une île des Bijagos, à 1h30 de Bissau en bateau rapide. Une île qui prolonge celle de Bolama, l’ancienne capitale coloniale : llha das Galinhas, Djiu di Galinha, l’Île des Poules. Sans rire.


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En promenade pèlerinage avec d’anciens combattants et prisonniers – pour évoquer en particulier la mémoire de Zé Carlos Schwarz, chanteur pionnier de la musique moderne guinéenne, enfermé là-bas jadis –, nous nous sommes interrogés sur ce nom, dont l’origine reste un mystère. J’ai pensé à Rio de Janeiro, appelée ainsi parce que le navigateur portugais qui a découvert le site un jour de janvier, en 1500 quelque chose, a pris sa baie pour une embouchure, et l’a donc baptisée « fleuve/rio de janvier ». Alors, peut-être que le bipède lusitanien qui a posé le premier sa patte crottée sur cette île est lui-même tombé sur une poule, et s’est empressé d’enregistrer ce nom, faute de mieux ou d’imagination, après avoir planté le drapeau de sa couronne.

L’île a ensuite été peuplée par des mouvements de population à l’intérieur de l’archipel. Pour l’essentiel des Bijogos donc, mais aussi quelques ethnies venues du continent. Pendant les heures les plus dures de la lutte d’indépendance, les Iliens de cet autre Finistère ont cohabité avec ce campement, à une heure et demie de marche du bord de mer. Le chemin qui y mène, entre savane, palmiers et rizières, est peu ombragé. Les prisonniers portaient cinquante kilos à leur arrivée. Quand ils sortaient pour des travaux forcés dans les champs ou les forêts, on les faisait marcher de nuit, pour éviter qu’ils ne se repèrent.

Aujourd’hui, le campement est devenu un village épars et fantomatique, qui se devine par morceaux en déambulant à travers l’épaisse végétation. Les cases en paille et torchis se mêlent aux ruines de l’ancien pénitencier. Là, l’ancien « palais » des commandants du lieu. Plus bas, l’ancien réfectoire. Ça et là, des restes de dortoirs et cellules. Partout des souvenirs, dans le regard de chacun, comme Francisca, ancienne figure de la lutte et première ministre des droits des femmes de la jeune république, née elle-même sur cette île des Galinhas.


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Un sacré regard, Francisca. Et une sacrée bonne femme. Qui continue de marcher, de rêver et de lutter. Des projets elle en a, en veux tu en voilà. Et une lumière surtout. Car jamais, pas plus que ses camarades, tu ne l’entends s’apitoyer sur elle-même, sur les amis perdus ou les souffrances endurées. Au contraire même, tu devines chez ces survivants comme une fierté de marcher sur leurs propres pas.

C’est qu’ici ils ont combattu. Ici ils ont lutté. Ici ils ont été des hommes et des femmes debout. Leur posture, même voûtée, est celle du refus de l’injuste, celle du combat pour des causes qui ont dépassé leur propre existence.

Ainsi sont les anciens combattants me dis-je. Comme les coqs, ils existent sur toutes les latitudes et tous les continents, partout ils refont le même chemin de leurs luttes passées, mais avec une fierté qui n’a rien d’une singerie de basse cour, outrancière et mal placée.

D’ailleurs, et à propos de basse cour, ne cherche plus la réponse à l’énigme de la poule et de l’œuf. Dis toi bien une chose : au commencement, c’est toujours un coq qui fout la merde.



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dimanche 16 septembre 2012

Previously on SiTuVasABissau


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Si tu es allé à Bissau,


Plutôt qu’à Rio, Santiago ou Bornéo


– ce qui est toujours mieux, me diras-tu, que Bamako ou Monaco, question de point de vie, bien sûr ; la rime comme le lapsus sont à dessein –,


Mais enfin, ce n’est pas le sujet, si à Bissau tu es allé,


Quelques découvertes tu auras faites, quelques émotions fortes auras ressenties, quelques faits marquants auras vécus. Un coup d’Etat, un carnaval, une tentative de putsch, une campagne présidentielle, le son sourd du mortier, un lion cinéaste, des mélodies nouvelles, du gumbe, du brosca et d’autres rythmes entraînants, une saison sèche, quelques assassinats en marge et en règle, des chocs d’image devenues tactiles, odorantes, imprégnantes, des ethnies, des cultures et des rituels pour ethnologue du dimanche, une langue pleine d’images à défaut de vocabulaire et de futur, des cœurs serrés de trop d’impuissance, un hivernage en plein mois d’août, des pluies passionnées, des détours par les îles, des villes fantômes, des sacrifices d’animaux à faire hurler qui tu sais, des tempêtes et des vents calmes, et puis ces regards, mon Dieu ces regards, où quelque chose brille dans l’obscur, ces rires incroyables sur fonds noir, ces regards et toutes ces rencontres qui transforment le kérosène en gaz à effet de serrons-nous-dans-les-bras, comme ça, spontanément, par la grâce des contacts aux antipodes des couleurs et des cultures – de la chaleur humaine ça s’appelle.


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Je sais, c’est un peu dans le désordre. Mais le désordre fait loi en Guinée-Bissau. Et puis, au petit jour de cette saison nouvelle, je suis ce Cyrano au pied d’un balcon, qui dédouble son identité et te parle depuis son ras l’équateur vers ta haute latitude, tempérée et un rien précieuse.

Et toi de me demander, avec ton air altier de Roxane : « Quels mots me direz-vous ? »

« Tous ceux, tous ceux, tous ceux

Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,

Sans les mettre en bouquet : je vous aime, j'étouffe, »

te réponds-je, en épongeant mon front, qui transpire entre deux averses, deux tirades, deux billets, de crainte que tu ne te détournes, ne repartes dans ta chambre, ne me laisses seul au pied de ton balcon, avec mes vers hésitants et mes histoires de Bissau – mais c’est vrai ça, pourquoi aller à Bissau ?

S’il te plaît, reste là encore un peu. La saison 2 commence et, je t’assure, tu en auras pour ta peine.

De nouvelles élections vont-elles avoir lieu ? Seront-elles honnêtes cette fois, transparentes et sans fraude ? Y aura-t-il de nouvelles violences ? Un autre coup d’Etat ? Des assassinats ? Des règlements de compte ? Des émeutes ? Que fera la communauté internationale ? Le vieux lion fera t-il son film sur le héros de la nation ? Comment l’année va-t-elle se terminer, alors que tous les fonctionnaires ne sont pas payés, que la moitié de la récolte de cajou n’a pas été vendue à l’extérieur, que l’argent manque encore un peu plus, que le trafic de drogue est reparti de plus belle, que l’Iran rentre dans le jeu par la fenêtre, tandis que la communauté internationale bloque encore la porte ?


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Ma bande annonce t’effraie ? Ne t’en vas pas, j’ai des variantes : Susie va-t-elle pardonner John ? Helena va-t-elle retrouver sa mère disparue ? Henry trouvera-t-il un donneur pour son foie ? Atlanta va-t-elle être rayée de la carte ?


Y aura-t-il du sang ? Des larmes ? Du sexe ?


Ah ça y est, je t’accroche enfin...


Si tu vas à Bissau, tu le sauras bientôt.


Peut-être.

vendredi 3 août 2012

Fin de Saison

Si tu vas à Bissau,

Tu découvriras cette chose étrange, si tu ne l’as vécue ailleurs, qu’une année binaire, une année à deux temps, deux saisons, la sèche et la pluvieuse.

Tu resteras troublé par cette nature qui semble respecter des horaires ferroviaires, retards inclus. On t’avait annoncé la pluie pour le 15 mai... Après sept mois sans une pauvre goutte – hormis quelques-unes un soir, hasard ou danse des éléments, au son de tambours entendus…? -, la pluie est venue le 17, avec la violence du désir contenu.

Elle l’a dit par le souffle qui l’a précédée. Ce souffle des amants, quand l’air seul peut encore soulager la tension des corps, au bord de l’étouffement.

Elle l’a dit par ses tourbillons, folies rotatives suscitées par le premier contact, après ces mois de lente approche.

Elle l’a dit en se faisant cascade à ciel ouvert, corps offert, inondant le monde de ses impacts en rafale pour lui dire sa flamme.

La première pluie est repartie sitôt venue, recouvrant son corps d’un fin drap nuageux un rien pudique. Tant de violence soudain, qu’il lui a fallu quelques jours pour se reconnaître dans cette fièvre – la température monte durant cette période, paradoxalement nommée « hivernage ».

Trois jours, quatre jours, la pluie est revenue, peut-être un peu moins violente, déjà un peu plus ronde, comme un désir qui se dompte au fur et à mesure des passes de cape. Et apprend d’abord à caresser l’étoffe, au lieu d’en arracher sauvagement les attaches.

La pluie depuis ne s’arrête presque plus. Mais elle varie les modes pour multiplier les plaisirs de son désir enfin assumé. Crachin qui s’étire en savoureux préliminaires, « bomba » soudaine, ce nuage noir qui abat un lac sur nos têtes en quelques minutes à peine, parties fines ou prises brutales, la pluie déploie toute son érotique comme un jeu de cartes dont chaque tirage tient son miracle : la métamorphose du monde fécondé, qui retrouve sa lumière dans cette obscurité. La terre, cette magnifique terre africaine, qui redevient rouge orangé, ces végétaux jaunis par les mois trop clairs qui redécouvrent un vert presque fluorescent. Ce qui était en terre jaillit, et ce qui poussait à tâtons reprend de la vitesse vers les cieux.


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Il y a dans cette nature une impatience à boire, celle des buveurs de bière qui connaissent l’heure de fermeture du bar, qui savent dans leur sagesse fermentée que le monde a un jour et une nuit, une ouverture et une fermeture, une saison sèche et son contraire, que le monde est comme une valse à deux temps, tellement plus troublante que les saisons vivaldiennes, une année à deux temps, « qui s´offre encore le temps de s´offrir des détours du côté de l´amour, comme c´est charmant. »


Las, cette métaphore étant filée, la pluie à Bissau, c’est aussi une autre lumière sur la réalité de ses habitants, qui se déplacent comme on joue à la marelle, pour ne pas chuter dans les cours d’eau improvisés et les déchets mêlés à la boue. Les mêmes qui voient passer les coups d’Etat et autres malédictions du pouvoir, avec une soumission aussi révoltante qu’admirable, continuent de courber le dos, et vivent sous les eaux comme sous le soleil, avec un poids d’Atlante sur des épaules humaines.

Mais pour cette fois, parce que c’est la dernière de la saison 1 et le temps de l’oubli estival, je te passe les détails de cette misère à ciel ouvert, où à force de se confondre, l’eau et la terre te font perdre pied, même là où tu crois toucher encore le sol.

Car les sourires demeurent, les beaux sourires de ce peuple héroïque à sa manière, qui – même si sa langue comme sa vie ne se conjugue pas au futur – voit plus loin que la rudesse présente : la pluie comme une bénédiction, une promesse de belles récoltes à venir.


Alors je reste sur mes histoires d’eaux – le jeu de mots est facile, mais le cul est vendeur, c’est bien connu –, pour que tu reviennes à Bissau, à la Saison 2.


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samedi 16 juin 2012

Kambança

Si tu vas à Bissau,

Mais au fait, qu’iras-tu y faire ?

C’est vrai ça, tous ces billets à t’imaginer faire à ton tour ce grand saut vers cette terre inhospitalière – Google-là un coup, et tu verras par « toi-même » –, toutes ces injonctions drapées dans la rhétorique du si pour tenter de te convaincre.

Si si je t’assure, le si n’était pas hypothèse, mais bien luciole, éclairage d’un chemin.

En fait de chemin, la Guinée-Bissau est à sa propre image : peu de lignes droites, beaucoup de mauvaises pistes, rarement des panneaux indicateurs. De quoi se perdre mille fois dans ses mangroves et ses forêts d’anacardiers. Et ne lève pas la tête au ciel : ton salut ne viendra d’aucun relief. Sauf à l’est, loin de la côte, où tu pourras ressentir enfin un vertige de trois cent mètres.

Alors à quoi bon se perdre ici ?


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Certes, la paix est revenue. Une drôle de paix, je dois te le dire. Les opposants d’hier sont devenus les chefs d’aujourd’hui, par le jeu des armes plutôt que par la bataille des urnes. Celles-ci ont emporté leurs mystères, des fraudes probables, mais dans quelle proportion ? Les puissants d’hier, qui se partageaient les mannes du pouvoir, pestent à présent depuis l’étranger contre les usurpateurs. Et lesdits usurpateurs ont désormais les manettes pour se partager ce qu’ils veulent.

Et comme la coke compte toujours parmi les variables de l’équation guinéenne, nul doute qu’un jour la transition se prendra le mur d’un nouveau scrutin, ou d’un nouveau problème de partage de ce qui ne circule qu’entre quelques-uns.

La Guinée-Bissau est un pays à marées. En deux mots, j’insiste. En un mot, ce ne serait pas correct, pour un pays qui dérive.

Il y a des marées hautes, à intervalles réguliers, puis aussitôt des marées basses, qui figent des navires et permettent à des piétons sans monture de traverser à gué. Mais quand l’eau remonte, elle noie ceux qui passaient, et remet à flot ce qui était ensablé.

Ainsi, au gré des flux et reflux, les uns périssent, les autres glissent, les uns disparaissent, les autres refont surface. Et le peuple dans tout cela ? Lui, on dirait qu’il ne fait pas partie de l’équation. Lui, il subit, il lutte pour survivre. Cela ne laisse pas de temps libre pour un quelconque printemps.

Et toi, ma foi, si tu vas à Bissau, tu seras l’un de ces extra terrestres de plus, qui devra choisir ta case, entre celle de l’expatrié qui profite un temps d’une bonne indemnité pour compenser les rudesses locales, celle de l’humanitaire qui vient déposer sa pierre ou sa brindille de paille avec plus ou moins de sincérité, celle de l’aventurier qui cherche de l’or ou du silence (l’un étant fait de l’autre, comme chacun sait), celle du repris de justice qui fuit une vie avant d’en fuir une autre, celle du curieux qui veut voir le monde à la force de sa propre énergie, sans moteur de recherche.

Si tu vas à Bissau, tu devras admettre toi-même des marées dans ta vie. C’est un poème d’ici qui le dit. Quatre vers, d’Alberto Branquinho, pour comprendre le sens de cette traversée – « kambança », en créole.

__''É passagem para outro lado.

Por vezes uma fuga ou uma mudança.

Pode ser uma partida ou um regresso.

Quase sempre com a vida em maré baixa.__

C’est un passage vers l’autre rive.

Parfois une fuite ou un changement.

Cela peut être un départ ou un retour.

Presque toujours avec la vie à marée basse.''


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dimanche 13 mai 2012

Ni la Guerre ni la Paix

Si tu vas à Bissau,

Tu risques de finir dans un drôle d’état.

Un Etat qui a un pris un coup sur la tête. Un mois ce jour, ça se fête tu crois ?

Un Etat assommé, un Etat à terre, inanimé. Pas de gouvernement ni d’administration depuis un mois, ça y ressemble, non ?

Un état de siège aussi. Mais sans assaillant.

Pas d’assaillant mais des assiégés. Cela suffit pour faire un siège, comme un habit suggère un moine. En fait d’assiégés, des habitants désabusés, décontenancés, qui piétinent le temps, maintenant que le sable a quitté le sablier. Des habitants qui sentent un peu plus les crampes de la faim, qui voient les prix augmenter chaque jour, entendent dire que tel bien pourrait disparaître. Il y a des requins qui vivent en eaux fermées, et font leur gras sur les stocks qu’ils gèrent – d’ailleurs, lesdits squales ne font-ils pas le siège eux aussi ?


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Un état stationnaire. Calme. Tranquille. Le calme est dissonant certes, comme celui qui précède la tempête. Tout autour des basses de nuages sombres. Mais l’apparence est là, trompeuse. « Tutto e tranquillo e placido » pourrait chanter Figaro, celui des Noces, qui débarquerait là pour participer de l’absurde, du non sens de la situation. A condition de chanter faux, pour que ça sonne juste, en accord avec cette drôle de partition.

« Anamorphose avec des si, ou Etude concrète asynchrone », pourrait en être le titre.

Un étalage de linge sale en réalité. De ces linges qui débordent avec fracas du tambour familial – oh certes, une famille divorcée, divisée, recomposée, éparpillée, qui depuis la mort du père se dispute l’héritage, s’accuse des complots, trahisons, assassinats, coups d’Etat et autres fêtes de famille qui ont jalonné ces quatre décennies de haine et de sang. De lait en poudre blanche aussi, et peut être d’autres richesses enfouies à présent, ce qui pourrait expliquer que tant de nations se disputent aujourd’hui le droit d’influencer ce caillou.

Du coup, un état d’alerte quasi permanent. Les positions sont aujourd’hui tellement figées et caricaturales de part et d’autre de la ligne à haute tension que l’on guette presque en permanence les nouvelles des négociations, agitations, résolutions, déclarations des zinzins et des autres. Sans parler des rumeurs, des intox, des vaines spéculations qui meublent les heures sans lueur


D’espoir


Il n’en est point, en état ni de guerre ni de paix. En cet entre deux grisâtre qui n’est ni lutte ni construction.

Etat propice aux états d’âme, cet état de presque guerre qui n’est pas la guerre mais pas la paix non plus, cet état de presque paix qui n’est pas la paix, mais pas la guerre non plus.

Ni la guerre ni la paix...

Une « paiguerre ». Une pagaille. Une pagaie – rame, rameur, ramez. Une paille ? Pas vraiment. Une bougie. Alors souffle. Le coup d’Etat a un mois.

Bon anniversaire…

Et ta mère ?

vendredi 27 avril 2012

Les derniers jours avant la guerre (J+14)

Si tu vas à Bissau,

Tu liras la peur sur les visages.

C’est une drôle d’expression ça d’ailleurs, « lire la peur sur un visage ». Un visage comme une page, une sensation comme une calligraphie dessus.

La peur, dans l’alphabet des émotions, ce sont des traits verticaux. L’indication d’un abyme. Le bord d’une falaise. La prémisse d’une chute. Tu as le droit d’avoir le vertige, tu sais.

La peur est un masque. Elle fige l’expression. Si un sourire vient, il est éphémère. Pas plus long qu’une étoile filante. Tu as le droit de faire un vœu, n’oublie pas.

La peur est une maladie. Elle se transmet de bouche à oreille, de visage à visage. Un regard peut suffire à propager le mal. Un mot, une rumeur, tout autant. Ne cherche pas de vaccin. Si tu l’attrapes, apprends plutôt à vivre avec, à lui faire une place qui l’empêche de te dévorer. Elle est ton humanité, elle aussi. Si tu la renies, elle deviendra panique, et ta peur sera animale. C’est un droit encore, celui de tomber malade, parfois. Et c'est conscient de ce droit que tu pourras prendre la bonne décision, ou le bon traitement, au bon moment.

La peur est un esprit malin, que certains conjurent comme ils peuvent, avec des incantations universelles – « ça va s’arranger », « Dieu est grand », « ça va passer » – répétées comme autant « d’autosuggestions personnelles », ainsi disait le bon docteur Coué. Tu as le droit d’y croire, si ça peut t’aider.

La peur est une atmosphère. Accablante de pesanteur, au sens planétaire du terme. L’air est plus lourd, chaque déplacement une épreuve. Quelque chose t’écrase, mais quoi au juste, sinon cet air où tu évolues. Si tu étais Sisyphe, tu serais en bas de la montagne, après la première dégringolade du rocher. Tu as le droit de souffler, comme lui, maintenant que tu as compris que, de toute manière, toujours il retombera, et absurde est la vie.

La peur est mouvement, celui du départ. Et les départs suscitent les départs. Et à eux tous ils suscitent la peur. La peur encore. Après tout s’ils partent tous, c’est qu’ils ont une raison de le faire. Tu as le droit de faire tes bagages toi aussi. Au moins une petite valise, en cas d’urgence.


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Car décidément, ils t’oppresseraient presque, tous ces gens qui viennent te raconter la leur, de rumeur ou de menace, comme tous ces gens qui viennent te dire au revoir ou dont tu apprends qu’ils sont déjà en Gambie, au Sénégal, au Portugal, ou dans une tabanca de l’intérieur. A force, tu te demandes ce qu’ils savent que tu ne sais pas, qui a justifié leur fuite.

Tu te souviens d’un chien qui avait refusé de te suivre, un jour d’été, en ballade dans la colline. Tu croyais l’orage passé, tu trouvais la lumière magique. Mais le chien, lui, a préféré pour la première fois, chose qui aurait du te mettre sa puce à ton oreille, son intérieur à une sortie au grand air. Quelques minutes plus tard, un éclair faisait exploser un pylône électrique à quelques mètres de toi.

C’est peut être ça les derniers jours avant la guerre. Quelqu’un qui a peur, parce qu’il pressent le fracas à venir. Les bombes, les rafales, et les horreurs qui les jalonnent. Quelqu’un qui a peur et répand sa peur, se terrant chez lui ou fuyant la ville.

C’est peut être ça les jours d’avant. Des jours comme ceux-ci, qui rappellent de plus en plus aux habitants d’ici les derniers jours avant la guerre civile dite du 7 juin (1998/99). Une ville en apparence calme, mais qui s’est dépeuplée. Une mauvaise récolte de cajou. Des salaires non payés. L’argent liquide qui va bientôt manquer. Des biens qui se raréfient. Des prix qui augmentent. Le désordre au sommet. Pas de gouvernement ni d’administration depuis deux semaines. Des personnalités toujours arrêtées. Des rumeurs sur leur vie ou leur mort. Des rivalités qui s’ajoutent aux rivalités. Des rejets à caractère ethnique. Un ultimatum lancé. Des troupes étrangères aux frontières, cinq à six cents hommes prêts à intervenir, au nom de la CEDEAO. Des tensions qui montent, et des gens qui souhaitent désormais en découdre, à force d’avoir chaque jour un peu moins que rien à perdre.

« No Misti Paz », nous voulons la paix, disaient-ils tous pourtant, il y a quelques semaines à peine. Mais c’était avant. C’était pendant le Carnaval. C’était au temps heureux des derniers jours avant les derniers jours avant la guerre.

dimanche 22 avril 2012

Le Noeud Gordien (J+10)

Si tu vas à Bissau,

N’oublie pas de laisser une procuration pour le deuxième tour. Tu dois pouvoir arriver sur les rives du Geba ces jours-ci, l’aéroport est rouvert depuis jeudi, Senegal Airlines, la TACV et la RAM ont posé un avion chacune, la TAP est annoncée la nuit prochaine. La vie reprend. Enfin, presque.

Alors on ne sait jamais, si tu tiens à aller à Bissau, laisse ta procuration, car nul ne peut te garantir le vol retour. Ce qui est calme peut devenir tempête, ce qui marche sur un fil peut chuter, ce qui est équilibre n’est rien sinon précaire.

Mais allez, c’est dimanche, prends le temps, respire un peu. Ta famille va pouvoir rentrer se mettre à l’abri dans deux jours. Savoure ce petit vent du large qui a la tendresse de venir jusqu’à tes joues, respire les parfums de cajou et de mangue mure, et sous l’un de ces innombrables arbres à palabres, laisse toi raconter une de ces histoires qui du passé romancent les fils et les entrelacent à loisir.

Et quand viendra ton tour, tu raconteras ce que tu connais, des histoires grecques par exemple, et tiens, puisqu’on parle de fils, celle – au hasard – du nœud gordien.

Il était une fois un zèbre qui répondait au nom de Gordius. Profession laboureur, il vivait en Phrygie quelques siècles avant JC, avec pour toute fortune un char et un bœuf. Gordius est entré dans la ville au bon moment : les Phrygiens, qui n’avaient pas de roi, venaient juste de consulter l’oracle qui leur avait dit tout de go que le premier homme qui rentrerait dans la ville sur un char serait leur roi.

Comme quoi, la vie, des fois, ce n’est pas plus compliqué. Il suffit d’être au bon endroit au bon moment, par exemple quand le peuple n’a plus de roi ou ne supporte plus le précédent, pour devenir monarque. Roi ou président, ça marche pareil.

Mais je m’égare. Gordius, donc, le laboureur, est devenu roi, et il a aussitôt donné son nom à la ville, devenue Gordium, capitale de la Phrygie. Tu noteras que même un laboureur a vite des réflexes de roi, sitôt l’habit revêtu. Mais ce qui a vraiment fait qu’il a laissé son nom à la postérité, c’est le nœud par lequel il tenait attaché le joug au timon, un nœud d’une telle complexité qu’on n’en décelait même pas les bouts, paraît-il.

Cependant l’oracle, qui ne pouvait rester sans la ramener, a proclamé que celui qui déferait ce nœud deviendrait maître du monde ou de l’Asie, ce qui à l’époque était un peu du pareil au même.

Plus tard, bien plus tard, Alexandre le Grand se trouvera face à ce nœud, et en homme qui a autre chose à faire que de la broderie, avec un monde face à lui qui attend de se faire conquérir, ne se posera pas beaucoup de questions. Il se fera raconter la prophétie et d’un coup d’épée il tranchera le nœud pour continuer sa route vers le levant avec cet oracle dans la poche. Plus tard, bien plus tard, on appellera ça la solution d’Alexandre au problème du nœud gordien.

Et toi, plus tard, bien plus tard encore, tu te trouveras en Guinée Bissau, où l’armée a interrompu au mortier un processus électoral à la veille du début de la campagne de second tour de la présidentielle anticipée, second tour qui allait certes se dérouler sans autre candidat que le vainqueur du premier tour, le premier ministre et président de l’hégémonique PAIGC, tous les principaux candidats d’opposition dénonçant le déroulement et donc les résultats du premier tour.

Mais ce qui aurait pu être une solution « à la » Alexandre au nœud gordien électoral local est devenu un paquet de filets et de boucles entrelacés et emmêlés, jusqu’à prendre les pattes du bœuf dedans, et avec même quelques épissures ça et là, histoire de noyer un peu plus les éventuels commencements de solution.

Le Commandement militaire a justifié son acte par la défense de la souveraineté nationale contre ce qu’ils ont qualifié de « colonisation du pays » par les Angolais, amis et alliés du premier ministre. Désormais cette même junte cherche à montrer que la situation est normalisée, mais la communauté internationale continue de rejeter ses solutions de transition, en particulier le comité éponyme qu’elle a voulu installer pour deux ans avec les partis d’opposition. Le zèbre qu’elle avait proposé pour le poste de président de la période de transition, l’un des candidats battus au premier tour, par ailleurs dissident du PAIGC et président par intérim de l’assemblée populaire, a fini par décliner l’offre, si bien qu’aujourd’hui, il n’y a toujours ni gouvernement, ni président, ni premier ministre, personne ne veut y aller, les anciens gouvernants sont toujours aux arrêts ou en fuite, et la communauté internationale palabre, palabre, dans toutes ses innombrables instances prévues à cet effet.


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Et ça peut durer cette affaire, tandis que la vie retrouve les apparences de la normalité, avec des frontières ouvertes, des magasins et des pompes réapprovisionnés, des radios qui recommencent à émettre, un centre culturel qui va retrouver un peu de vie. Le seul problème peut venir de l’argent, s’il venait à manquer, du fait du blocage encore de la banque centrale ouest africaine, qui émet les francs CFA, et irrigue les banques d’ici, pour l’instant fermées.

Mais dans un pays où l’on est habitué à vivre avec rien, on peut tenir un temps encore avec moins que rien. Et l’affaire peut se perdre ainsi en entrelacs de fils d’histoires et rumeurs, entre une communauté internationale qui menace sans vraiment agir et une junte qui peut tenir un siège avec des pas en avant et d’autres en arrière, histoire de faire le yoyo avec l’extérieur, tout en étant approvisionnée par ailleurs.

Allez, respire, c’est dimanche. Ici comme ailleurs, on a voté. Avec un reste de foi qu’un bulletin dans une urne, fût il coup d’épée dans l’eau, vaut encore mieux que tous les tirs de mortier dans les nœuds humains.

jeudi 19 avril 2012

Des Espoirs (J+6)

Si tu vas à Bissau,

Emmène un peu de lait, quelques bidons de gasoil, des liasses de Francs CFA, et quelques bricoles encore. Fais moi signe avant, je te ferai une liste, de tout ce qui commence à manquer.

Enfin si tu arrives, c’est déjà bien. C’est le signe d’un retour à la normalité dans les airs, et peut-être aussi en mer, donc une perspective de possible réapprovisionnement. Ici, l’extérieur est vital. La Guinée Bissau est comme une île, qui ne produit pas grand chose par elle-même. Sans containers, tu vivras de riz, cajous et mangues. Du poisson aussi, très bon d’ailleurs, mais sans gasoil, pas de générateur, donc pas d’électricité ni froid.

La vie a l’air calme pourtant par ici. Le marché de Bandim reste cette extraordinaire fourmilière. Les magasins fonctionnent. Ils manquent de quelques biens, mais ne sont pas encore vides. Le couvre feu nocturne a été levé. Les frontières rouvertes. Depuis la venue de la délégation de la CEDEAO, lundi, et la promesse obtenue d’un retour rapide à l’ordre constitutionnel, chacun semblait croire à un retour rapide à « la normale », avec toutes les subtilités voire étrangetés que peut revêtir ce terme ici.

La situation était plus critique dans les hôpitaux et orphelinats, qui manquaient de gasoil, médicaments, nourriture. Cinq enfants seraient morts noyés aussi, après le chavirage d’une pirogue sous motorisée, qui tentait d’emmener une vingtaine de personnes loin de Bissau. La mer peut être rude ici, loin de la carte postale des Bijagos. Hachée, croisée, avec des courants marins et fluviaux qui se disputent les marées. Un peu comme le pays.

Cependant l’espoir dominait encore. On semblait même assister, hier, à un début de contre exode, autrement dit un mouvement de retour à Bissau de ces familles parties vite en taxi brousse vers l’intérieur, vers les villages, les tabancas où elles ont un parent, dès les premiers jours du coup d’Etat. Ici, on a connu la guerre civile et ses horreurs, il y a 13 ans à peine.

Las, hier soir, les militaires et les partis d’opposition ont signé un accord sur la dissolution de tous les organes de pouvoir actuels, pour les remplacer par un comité de transition qui fonctionnera pendant deux ans, avant l’organisation de nouvelles élections législatives et présidentielles. Aujourd’hui ou demain, on doit connaître le nom du président et du premier ministre dudit comité, qui exclut de fait le parti jusque-là au pouvoir, et met la constitution sous l’éteignoir, contrairement à la promesse faite.

Au-delà de ce que les uns et les autres peuvent penser du bien ou mal fondé de ce coup d’Etat consécutif à une lettre adressée par le premier ministre au secrétaire général des Nations Unies pour demander la mise en place d’une force « étrangère » pour aider à stabiliser le pays, au-delà de ce que va dire la communauté internationale, qui va sans doute condamner cet accord et refuser de reconnaître un régime issu des armes, au-delà des conséquences que tu peux imaginer d’un isolement du pays, qui peuvent aller jusqu’à l’effacement de tes propres efforts, tes espoirs deviennent désespoirs, en voyant la terre d’Amilcar Cabral ainsi divisée, coupée en deux ou davantage, sur des bases ethniques, religieuses, politiciennes. Nul n’est prophète en son pays, comme a dit quelqu’un. Et quand tu penses à la suite du quelqu'un et de sa terre natale, tu fais encore un peu plus la mine des jours mauvais.

lundi 16 avril 2012

J + 3

Si tu vas à Bissau, Enfin, si tu arrives à y aller. Car cette nuit encore, le vol de la TAP a été annulé. Cette nuit encore, un couvre feu a été décrété par l’armée. Cette nuit encore, le lendemain se courbe sur un point, et bien malin qui peut dire ce qu’il va advenir.

Résumons :

Jeudi soir, peu avant 20h, veille d’un vendredi 13, qui devait marquer le début de la campagne officielle du second tour de la présidentielle anticipée, lequel ne devait être qu’une formalité pour le premier ministre, candidat officiel du parti majoritaire, l’armée a attaqué le domicile d’icelui au mortier et au lance roquettes, pour finalement l’arrêter, en même temps que le président de la République par intérim, par ailleurs président de l’assemblée nationale, à son domicile. Dans le même mouvement, qui a montré que tout cela était tout sauf improvisé et respectait les fondamentaux du genre – le coup d’Etat –, les radios ont été sommées de ne plus émettre, le centre ville a été bouclé, et certaines ambassades encerclées pour éviter que d’aucuns parmi les dirigeants en fuite n’y cherchent refuge.

Depuis, la vie a presque retrouvé un cours normal. Du moins en apparence. Les magasins ont rouvert, les toca toca et les taxis ont repris du service, et les bissau guinéens sont ressortis dans les rues, ce qui a permis aux blancs comme moi de retourner en ville pour y refaire le plein dans les magasins pris d’assaut, et de se raconter des histoires de bombes et de kalachnikovs entendues un soir d’avril, et de se rassurer en tentant de se convaincre que, cette fois encore, la crise – habituellement une virgule dans les phrases maladroites de ce pays – ne durerait pas.

Mais derrière cette apparente stabilité vite retrouvée, il y a un processus démocratique – fût il imparfait – brutalement interrompu, il y a des institutions et une constitution dissoutes ou suspendues, il y a des dirigeants politiques et des artistes arrêtés, il y a un journaliste indépendant qui s’est fait vangoghiser, au sens de l’oreille, et confisquer ses outils de travail, il y a une annonce étrange d’un chef d’Etat major lui même aux arrêts alors qu’il était présenté comme le nouvel homme fort – info, intox ? –, il y a un commandement militaire qui se réunit pendant des heures et des heures avec les partis d’opposition sans le principal parti, au pouvoir presque depuis toujours, pour finalement décider de la création d’un comité de transition dont la durée et le partage des postes restent à définir, mais l’intérieur et la défense sont d‘ores et déjà réservés à l’armée, il y a une cinquantaine de jeunes qui a manifesté pour la paix devant l’assemblée et s’est fait disperser, brutalement semble-t-il, il y a un appel à la grève générale lancé par deux centrales syndicales à compter de demain et ce jusqu’à ce que l’ordre constitutionnel soit rétabli, il y a une communauté internationale qui condamne, l’Union européenne qui menace de retirer toutes ses billes, le Portugal qui prépare une évacuation générale, et finalement la fermeture décidée par la junte des frontières maritimes et aériennes.

Il y a, il y a, plus de questions que de certitudes, de constats inquiets que d’espoirs, même si ces derniers restent les derniers à devoir mourir.

vendredi 13 avril 2012

Le premier coup d'Etat et autres plaisirs minuscules

Si tu vas à Bissau, On t’annoncera presque tous les jours l’imminence d’un coup d’Etat. Dehors, tu trouveras que tout est normal, que les gens mènent leur vie comme si de rien, toujours avec le sourire même si avec trois fois rien, et du coup rien de rien tu ne regretteras rien, surtout pas d’être venu ici où il y a tout sauf rien à faire.

Et puis c’est quand tu t’y attendras le moins que ça pètera. Un jeudi soir d’avril où pourtant tu le sais, on ne doit pas se découvrir d’un fil, une veille de vendredi 13 – ça aurait dû te mettre la puce du téléphone à l’oreille.

Jeudi soir c’est ciné club au centre culturel. On projetait « Bébés », ce joli documentaire qui raconte les premiers mois de vie de quatre nourrissons de quatre coins du monde, Namibie, Mongolie, Japon, Etats Unis. Dans les salles de cours, de jeunes guinéens s’efforçaient d’appendre le français. Un jeudi soir normal, paisible, et même heureux en cœur du centre ville.

Et puis, peu avant 20h, on a commencé à entendre des tirs et des détonations non loin de là. Moi qui me trouvais à l’extérieur en train de faire un peu de sport, pour en rajouter au décalage avec la soirée, suis revenu dare dare. La grille du centre a été fermée, le public et les élèves ont été regroupés dans le théâtre, et nous avons éteint au maximum les lumières, pour ne pas attirer un œil mauvais, suivant ainsi les consignes de l’Ambassade, lointaine, elle, du centre ville.

Dehors ça tirait toujours, par intermittence, dans la zone du port et vers la résidence du premier ministre. Chacune à 2 ou 300 mètres du CCF à vol d’oiseau. Nous au milieu, entre ces deux zones de combat, et cependant condamnés à entendre les bruits et à observer les rougeurs dans le ciel tout proche, pour tenter de deviner ce qu’il était en train de se passer.

Les radios du pays ne diffusaient plus. Mauvais signe. Et les deux réseaux de téléphonie mobile étaient saturés. Difficile par conséquent de joindre l’extérieur, d’avoir des nouvelles des amis ou de l’ambassade, qui nous réitérait à chaque contact ses consignes de prudence maximale, et de ne surtout pas sortir.

La résidence du premier ministre avait bel et bien été attaquée au lance roquettes. Des militaires circulaient en ville. Dans le doute, mieux valait rester calmement à l’intérieur et attendre que ça finisse par passer. En espérant que cette fois encore, ça ne soit qu’un nouveau feu de paille, nouvel incident au sommet dans la dispute pour le pouvoir et ses poussières.

J’ai donc proposé au public de rester calmement dans le théâtre, en attendant que ça se stabilise et qu’on en sache un peu plus. On a tenté de les distraire avec un autre film au langage universel pour lusophones et francophones, Atlantis de Besson. Scène surréaliste, de ces raies mantas filmées au ralenti, dans ce navire à la cape qu’était devenu le CCF, avec quelque chose qui ressemblait de plus en plus à un coup d’Etat au dehors.

Vers 23h, après avoir eu des infos de notre agence de sécurité privée, qui a fait quelques tours du centre ville pour repérer les zones bloquées et les zones de passage possible, nous avons organisé un convoi pour évacuer du centre culturel, décidément trop proche à mon goût des zones de tension, vers les quartiers périphériques et leurs maisons, les personnes encore présentes au CCF : employés, élèves, artistes, spectateurs, femmes, enfants – dont les miens. Nous avons ainsi quitté la place Che Guevara dans deux voitures remplies comme des œufs et quelques mobylettes abritées derrière nous, dans un silence de cathédrale et une obscurité quasi totale. Trois kilomètres plus loin, roulés à 40 km/h sur un itinéraire espéré tranquille, mais le téléphone dans la main, prêt à joindre l’ambassade, nous ressentions déjà un premier soulagement d’être loin du centre ville. Une demie heure plus tard, tout le monde était rendu à sa maison, sain et sauf. Seul véritable plaisir minuscule, suscité par ce coup d’Etat aux déplaisirs majuscules, pour ce qu’il laisse augurer.

dimanche 18 mars 2012

Un Carnaval, des Carnavaux

Si tu vas à Bissau,

Bissau…

Bissau ?

Ou Bissaux ?

Un Bissal, des Bissaux, non ?

Comme ce voyage… abyssal, avec quelques chocs… abyssaux.

Tu connais la règle : un cheval, des chevaux, un hôpital, des hôpitaux.

Pectoral, pectoraux.

Donne de la voix, et la tienne au passage.

Electoral, électoraux.

Aujourd’hui ça vote ici, je te le rappelle. Premier tour d’une présidentielle anticipée, soixante jours après la mort du Président, selon ce que prévoit la constitution. Neuf candidats encore en lice. Dix avaient été approuvés par le Suprême Tribunal Judiciaire, mais l’un d’eux a jeté l’éponge. Les autres ont couru le pays jusqu’à avant-hier soir, avant-veille du jour J.

Jour capital, aux enjeux qui ne le sont pas moins, pour un petit pays réputé instable, dont aucun des quatre présidents élus depuis l’avènement du multipartisme, en 1994, n’est allé au bout de son mandat : guerre civile, coup d’Etat, assassinat, décès.... Jour capital donc, aux enjeux capitaux.

Aujourd’hui ça vote. Mais dans une drôle d’ambiance. Les rues sont quasiment fermées à la circulation, sauf laisser passer spécial, observateurs internationaux et quelques autres. L’armée, qui a voté jeudi, y veille depuis minuit. Et toi, on te conseille de rester chez toi. Des fois que.

Ça tourne mal. Qu’il y ait des mots. Et que ça vire brutal, brutaux.

Pourtant, la campagne a été joyeuse et bon enfant, bruyante et dansante. Vendredi, dernier soir pour convaincre, les rues de Bissau étaient envahies comme un soir de carnaval.


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Un carnaval, des…

Le vrai carnaval est passé bien sûr. Il a réuni à Bissau les meilleurs groupes de chaque région. Chacun a défilé sur la nouvelle avenue, devant le peuple entassé et les huiles rehaussées sur un container transformé en tribune.

Le carnaval, c’est une vitrine de la diversité des ethnies et des cultures du pays, tout à la fois un concours de danses, de costumes, de poésie, de théâtre, de masques. Rien à voir avec une campagne électorale bien sûr.

Quoique, dirait Raymond Devos.

Quoique.

Un Carnaval, des…

Le carnaval 2012 est terminé. Il a célébré la paix et le développement, thèmes de l’année. Et c’est le groupe de Bra, un quartier de Bissau, qui l’a emporté. A eux la médaille et la chanson…

« Ils sont vraiment, ils sont vraiment… phénoménalalalala… ».

Phénoménaux oui, même si mon cœur penchait pour Bolama, dont le groupe est arrivé troisième. Pas si mal.

Le carnaval à peine terminé, la campagne a commencé. Mais vendredi soir, on ne savait plus trop. Les camions circulaient, plein de supporters. Derniers meetings, et grandes marches dans la ville. Barulho, barulho. Du bruit, encore du bruit. C’est à qui en faisait le plus, avec le plus de monde possible.


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Mais maintenant il va falloir compter.

Numéral, numéraux.

Je ne sais pas si tu as remarqué, mais c’est souvent quand on se met à compter que les problèmes commencent. Penses-y.

Comme si avec les chiffres, commençaient les disputes ; comme si, avec les chiffres, impossible d’être cordial, cordiaux.

Tiens par exemple, trois candidats, qui savent dénombrer leur propre espoir, ont déjà annoncé leur victoire au premier tour.

Des sondages ? Un seul journal sur les 5 journaux s’est risqué à donner des « intentions de vote », mais celles-ci prévoient quatre duels différents au second tour. La belle affaire, pour qui veut prévoir l’avenir.

Boule de cristal, cristaux.

Bref, on sait qu’on ne sait rien, comme a dit quelqu’un, à part que les perdants risquent de ne pas rester philosophes. Des rumeurs courent la ville, qui dénoncent déjà des magouilles, ou qui annoncent des émeutes en cas de victoire du premier ministre, candidat du parti quasi unique, dès le premier tour. On dit même qu’il sera assassiné, sitôt sa victoire proclamée.

Pendant ce temps-là en France, on se demande si on mange hallal ou à l’os. Les problèmes commencent souvent avec les chiffres. Dès qu’on est plus d’un, et qu’on redoute ou s’emmêle avec le pluriel.

Un Carnaval, des Carnavaux…


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mardi 13 mars 2012

Dans le ventre des îles

Si tu vas à Bissau,

Il te faudra prendre la mer, celle qui prend l’homme et non l’inverse, celle qui te tient à un fil d’écume quand elle blanchit en surface, celle qui a ses lois, ses courants et ses marées, ses vents de face, ses paquets d’eau et ses vagues croisées.

Il te faudra prendre cette mer, si tu veux mériter et vraiment goûter le calme des eaux protégées, dans le ventre des îles.

Le ventre des îles, « a barriga das ilhas », c’est ce labyrinthe de chenaux et boyaux qui sépare les îles d’Urok les unes des autres. Trois îles habitées et quelques îlots à marée haute, mais une seule à marée basse. Urok en bijago veut dire ensemble, justement.

Tu t’y croiras à l’abri, dans cet organisme où tout se tient, dans cette biodiversité parfaite, dans sa quiétude étrangère au tumulte du monde, mais si tu n’y prends garde, tu peux aussi t’échouer sur un banc de sable dans cette panse cernée de mangrove qui alterne les phases de flux et de reflux, de remplissage et de digestion.

Pire encore, tu pourras te laisser digérer à ton tour, dans cet estomac émergé, digérer ton être et ses certitudes de blanc venu faire quelque chose pour aider mais quoi au juste tu finiras par te le demander, au détour d’un côlon marin.


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Tu te poseras ce genre de question en découvrant une expérience admirable de développement communautaire et participatif, parfaitement pensée et conduite, aux résultats probants en matière de sauvegarde de certaines espèces et de maintien des traditions, mais qui ne t’empêchera pas de voir des villages figés dans leur misère et leur isolement, des enfants aux habits déchirés, des personnes te dire qu’elles ont faim, et des anciens réclamer avec le bon sens de leur écorce ridée un ponton et des puits supplémentaires, juste pour simplifier un peu une vie déjà si rude.

Tu te sentiras consumer par les sucs gastriques de cet abdomen insulaire, en entendant des humanitaires, par ailleurs sincères dans leur engagement, admettre avec un peu de cynisme assumé, qu’ils font partie d’un système qui fait vivre et parfois bien vivre ceux qui en sont, ceux qui financent pour le compte d’institutions, et ceux qui font tourner des ONG à coups d’appels à projets fructueux. 60% des crédits distribués du nord au sud remontent ainsi au nord, paraît-il, par le biais des salaires, des frais de fonctionnement des centrales et des achats aux fournisseurs maison.

Un début de nausée ? C’est possible aussi, dans le ventre des îles. Tu peux te digérer comme te vomir, avec ces histoires de crédits qui remontent. Car après tout, tu ne pourras t’empêcher de t’interroger sur ce qui t’a amené toi-même dans ce bout du monde qui pue la misère, même s’il te souvient que dans la salle d’embarquement les beaux discours l’ont disputé aux intentions louables. N’es-tu pas devenu à ton tour ce blanc qui vit de la même misère fétide, avec sa paye d’expat’ et sa complicité sourde avec tout un système où les uns réparent ce que les autres ont abîmé, les uns recousent ce que les autres ont déchiré, les uns pansent ce que les autres ont saccagé, les uns et les autres étant du même monde et souvent de la même couleur de peau, les uns et les autres vivant de la même logique qui veut qu’un monde – tu me suis ? – ne peut exister que parce qu’un autre lui est annexé, soumis, chacun trouvant sa place à un bout de la chaîne entre celui qui exploite et celui qui secourt, mais dès lors que l’aidant a besoin de l’aidé, celui-là ne finit-il pas par devoir son existence à celui qui a fabriqué l’aidé ?


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Tu ne me suis plus ? Normal, je suis passé du ventre des îles aux méandres de cet iléon où mes phrases s’étirent et où je laisse digérer tout ce qui m’a amené à Bissau, mes envies d’ailleurs et d’action utile, jusqu’à mon vocabulaire qui ne sait plus quel sens donner au verbe aider.

C’est que, peut être, c’est de ce verbe qu’il faut se défaire une bonne fois pour toutes, de cet impératif d’aider qu’il faut se délester en le digérant et en le laissant tomber où tu penses, avant qu’on ne te tire la chasse dessus. Ne dit on pas à Marseille, avec un à-propos anisé, que ce que tu donnes à Bertrand, il te le rend en caguant – soit dit en passant, avé César (qu’il faut aussi rendre) et l’accent ?

A quoi répond un proverbe africain, qui rappelle que « l’on ne connaît l’utilité des fesses que quand vient l’heure de s’asseoir ». Alors à chacun les siennes, à chacun d’apprendre l’intérêt du séant et de « marcher avec ses jambes et de penser avec sa tête », comme disait Cabral sur le chemin de l’indépendance.

Et toi, ma foi, restes debout, droit dans tes havaianas et tes doutes. Une petite fille qui tient ta main fermement, tandis que tu assistes aux répétitions du carnaval de l’île principale, te suggère sans paroles que la lettre m à la place de la lettre d, ce serait déjà quelque chose de pas si mal en ce bas monde aussi absurde.


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dimanche 12 février 2012

Bolama

Si tu vas à Bissau,

C’est que l’on ne va plus à Bolama.

Avant on allait à Bolama, car Bolama était la capitale. C’était il y a longtemps, au temps de la Guinée portugaise et de son éphémère splendeur.

Dans les années quarante, il a bien fallu que quelqu’un suggère qu’une capitale sur le continent serait plus appropriée. Surtout que l’eau douce s’y faisait rare. Alors Bolama est restée seule sur son île éponyme, au principe des Bijagos, près de la terre ferme mais déjà trop loin du continent pour rester capitale.

Aujourd’hui, Bolama est une métaphore de la colonisation échouée. Echouée au sens d’un navire, pris au piège d’un banc de sable, et qui n’a d’autre destin que la corruption du temps.


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La vie pourtant devait être douce pour ces grandes dames et ces messieurs venus de Lisbonne ou Porto, qui déambulaient sur ses larges avenues, comme sur le ponton d’un paquebot, avec des noirs, en veux-tu en voilà, pour les conduire, les servir, et construire leurs palais, leurs églises et leurs demeures de prestige.

On devine que la ville devait être belle. L’île l’est toujours. Elle garde comme un charme de cette époque à la fois glorieuse et décadente.

Un jour, les Rosbeef ont même essayé de la piquer aux Sardines, mais le Président Burger d’alors, Ulysses Grant, a tranché pour la Lusitanie. Il a eu droit du coup à sa statue, dont il ne reste aujourd’hui que le piédestal et une botte, genre de sept lieues, cachée dans une pièce moisie du palais du gouverneur.

Oui, Bolama peut séduire encore, si l’on veut bien regarder derrière les mauvaises herbes, les tas d’ordures, les rues cratérisées, les façades dégradées, les squelettes d’édifice. Par je ne sais quel miracle, la ville centre arrive encore à dégager une forme d’harmonie, une paix étrange mais bien réelle dans sa désolation présente.


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Au crépuscule, on entend les grincements stridents des chauves souris, qui jaillissent par centaines des manguiers et prennent possession des vieilles pierres. Des voix sortent de l’église. Une chorale de jeunes filles répète pour la messe de dimanche. Ces voix singulières des femmes noires, des voix de gorge, un peu aigres, et qui détachent bien les syllabes des paroles, avec l’application de celles qui chantent dans une langue étrangère.

On devine la même scène en d’autres temps, où les missionnaires jésuites inculquaient ces sonorités, ces paroles, et tout ce qu’il y avait derrière.

A Bolama on voyage ainsi dans le temps, dans ce musée sans le sou et à ciel ouvert de la colonisation portugaise. On y croise quelques personnes attachantes, abandonnées par le pouvoir central de Bissau, mais qui veulent croire encore à une forme d’avenir, sans savoir elles-mêmes par quel bout prendre le problème.

Tu manges avec elles, qui t’ont accueilli avec tous les honneurs, même des chants et des danses à ta descente de pirogue, juste parce que tu as montré de l’intérêt pour leur île. Tu trinques avec elles à je ne sais quel projet qui jaillit à l’énième gorgée de bière, celle des rêves majuscules.

Mais quand tu te retires dans la résidence qu’on t’a tant bien que mal arrangée, près du port, face à la mer et à la lune, il te prend comme une envie de pleurer devant l’immensité de la tâche, la conscience de ton impuissance et les écarts de ce monde.


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vendredi 3 février 2012

Histoire du lion qui voulait raconter son histoire

Si tu vas à Bissau,

Tu ne verras peut-être pas de lion.

Des lions à Bissau, quelle idée.

C’est que les lions, dit un proverbe africain, personne ne sait où ils se cachent pour raconter leurs histoires.

Moi j’en ai vu un pourtant. Une chance. Un qui voulait raconter des histoires, justement.

Un vieux lion, la soixantaine passée de peu, mâchoire carnassière entourée d’une barbe courte, juste assez pour constater sa blancheur.

Un lion qui tournait dans la ville, avec l’envie de sortir de sa cachette. Un pas de vieux marcheur, avec ses tennis blancs, et un dos solide, à peine courbé, trahissant tout de même la longueur des sols foulés et du temps passé à chercher encore un peu de soutien pour raconter une histoire de plus.

Enfin, pas tout à fait une histoire de plus. Plus qu’une histoire. Son histoire. La sienne. Celle de son pays. De la lutte d’indépendance et de son grand homme, Amilcar Cabral.

Je te parle de Flora Gomes, de son vrai prénom Florentino, le grand cinéaste d’ici, déjà applaudi et reconnu à Cannes, Venise, Carthage et d’autres villes où se retrouvent des lions et d’autres sortes de bêtes qui racontent des histoires en images.


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Quand Amilcar Cabral a été assassiné le 20 janvier 1973 à Conakry, Flora Gomes avait 23 ans à peine. Il avait fait le lycée et appris le cinéma à Cuba. Grâce au grand homme, il avait pu s’inventer un avenir, lui qui aurait pu ne pas avoir d’histoire, lui qui était issu d’une famille pauvre et totalement illettrée, comme 99% des guinéens à l’époque. Le colon portugais avait maintenu ce peuple dans son ignorance et son analphabétisme – il le paye aujourd’hui, avec quelque peine à préserver le caractère lusophone du pays. Amilcar, lui, avait eu le génie de créer des écoles dans les zones libérées, en pleine forêt et en pleine guerre, pour anticiper l’avenir et construire une nation de citoyens libres, attribut que donnent les lettres.

Depuis cette époque, Flora Gomes se sent une dette morale vis-à-vis d’Amilcar, qui lui avait dit un jour qu’il lui reviendrait plus tard de raconter cette histoire, leur histoire. Il entend encore les mots de Cabral qui résonnent dans sa tête, et lui rappellent son devoir.

Alors le vieux lion, grand cinéaste de son état, est sorti de sa cachette pour raconter son histoire. Il le dit lui-même, que les lions demandent à présent la parole pour pouvoir raconter eux-mêmes leur histoire, que c’est à eux de le faire, ceux qui l’ont vécue, et à personne d’autre.

Au passage, lui qui filme si bien l’enfance avec la tendresse de l’espoir – même quand il montre des enfants soldats –, redevient cet adolescent au regard qui pétille et jubile, tout en tremblant devant la stature du grand homme et la responsabilité qu’il lui a léguée.

Il sait que ce film dans lequel il s’embarque, c’est plus qu’un film de plus. C’est sa contribution à l’avenir. C’est le rappel des racines et des valeurs d’origine pour discuter les dérives du présent. C’est l’appel à la mémoire collective avant qu’il ne soit trop tard, avant que les derniers témoins ne meurent, avant que les dernières bobines d’époque ne se désagrègent, pour aider au final à regarder le futur avec confiance.

Le voilà donc récepteur et passeur de la mémoire de tous en quelque sorte, la mémoire d’un peuple qui cherche encore la voie de son avenir. Ça lui va bien, lui qui a souvent mis en scène des groupes en marche, métaphores d’une humanité en chemin, traversant des pays en guerre et leurs champs de mines. De fait, aime-t-il rappeler, « ce n’est qu’en marchant qu’on peut trouver une boussole pour s’orienter ».


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jeudi 19 janvier 2012

No Sta Juntu

Si tu vas à Bissau,

Et que tu sympathises un peu avec les uns et les autres, tu les entendras te dire souvent en te quittant : « Estamos juntos », ou en créole « No sta juntu ». En français « Nous sommes ensemble », mais tu avais deviné.

Il y a plein de manières de prendre congé de quelqu’un. « Salut », « A plus », « Allez Bises », « Abraço », « On s’appelle » (pas, en général), « tu m’envoies un mail », « tu me textotes quand tu repasses ». On peut ajouter des fois un affectueux « prends soin de toi », ou « se cuida », versions latines du « take care » des séries télé.

En Guinée Bissau, quand un peu de chaleur enveloppe une rencontre, fût elle professionnelle, on la conclut par cette affirmation ou ce rappel, que nous sommes ensemble, No Sta Juntu.


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Dans un pays qui a plus de vingt ethnies, avec chacune sa langue, plus de vingt ethnies dont certaines avec des divisions internes entre sud et nord comme chez les Balantes, dans un pays qui cherche encore ce qui peut le cimenter, outre son héros national, assassiné pourtant par les siens, son créole peut être, mais il y a toujours le portugais comme langue officielle et le français qui est parlé tout autour, à ses frontières, dans un pays qui aborde cette présidentielle anticipée avec des divisions et des tensions multiples, dans l’armée, au sein du parti au pouvoir, entre civils et militaires, entre majorité et opposition, entre tous et chacun, ce « No Sta Juntu » sonne comme une vérité essentielle, rappelée à tout l’équipage, pour faire passer à ce « petit grand » pays – tu sais l’oxymore de Victor Hugo à propos de Gavroche – son Cap Horn démocratique.

Car oui, au fait, ici aussi nous entrons en campagne présidentielle.

Car le Président est mort. Au moins celui là n’a-t-il pas été renversé ni tué. Il est juste mort de sa maladie, laquelle on ne sait pas vraiment, il est mort et enterré, au bout de sept jours de deuil national, accompagné par une foule nombreuse, mi attristée, mi curieuse de cette grande cérémonie, un dimanche de saison sèche, avec un cortège d’huiles d’ici et d’ailleurs. Pas les huiles les plus essentielles pour ce qui est de l’ailleurs, deux chefs d’Etat à peine, preuve s’il en fallait une de plus, que tout le monde s’en fout un peu, de ce Gavroche africain.

Et surtout tout le monde s‘attend au pire, à un nouveau coup d’Etat, un assassinat, que ça tire ça et là… Mais on ne sait jamais. Peut-être qu’il n’y aura pas de coup d’Etat cette fois, pas d’émeutes ni de bataille rangée. Peut-être que cette fois, tout se passera bien, la constitution sera respectée, l’intérim assuré tel que prévu dans la loi fondamentale, les élections disputées à la régulière et le vainqueur reconnu comme tel sans soupçon de fraude.

Peut-être que. On peut espérer. On doit espérer. N’en déplaise à Voltaire ou Rousseau, peut-être que cette fois, la Guinée Bissau ne finira ni par terre ni dans le ruisseau.

Qui sait, à force de répéter cette autre antienne… No Sta Juntu.

lundi 2 janvier 2012

Pendant ce temps-là, à Bissau

Si tu vas à Bissau,

Tu penseras peut être à la France, où le soleil blanc d’hiver réchauffe les abords de la Méditerranée. Certains s’en réjouissent, de cette douceur anachronique, tandis que d’autres s’en attristent, qui y voient les effets du réchauffement climatique.

Les enfants eux, ils s’en foutent, qui essayent leurs nouveaux jouets chinois près des plages abandonnées, en s’amusant empilés les uns sur les autres, sur l’une de ces aires aménagées à l’identique de ville en ville, avec toujours le même genre de revêtement coloré et mou.

Mais les enfants, eux, ils s’en foutent, qui s’abandonnent à ces jeux d’escalade et de glissade parfaitement trépidants, pour qui regarde le monde en contre-plongée, avec tout autour, des adultes qui décomptent le temps comme les aiguilles autour d’un cadran.

Le temps lui, au passage, il s’en fout de même, qui passe ainsi, envers et contre tout, qu’il vente ou qu’il neige, qu’on ait chaud ou qu’on se les gèle, le temps s’en fout, même s’il reconnaît que la lumière est belle.

La lumière qui s’en fout aussi bien sûr, mais qui n’en demeure pas moins belle, drapée dans ce ciel pur, après quelques jours de mistral, qui ont balayé ce qui pouvait le pastelliser. Peu après vient le son, qui va moins vite je te le rappelle : des rires, des pleurs parfois, et des prénoms – de plus en plus étranges, de nos jours – lancés à la volée, pour appeler ou rappeler à l’ordre.

C’est l’heure du goûter, qui s’en fout par dessus tout, crois moi, car son heure sera toujours sacrée, tant qu’il y aura des gaufres, des crêpes ou des barbes à papa pour ponctuer chaque après-midi.

Oui, après-midi qui s’en fout, j’allais le dire, car rien ne semble pouvoir altérer la paix de ce jour, quelque part entre 2011 et 2012, entre deux années où tout semble pourtant menacé, jusqu’à la première lettre de notre alphabet.

Pourtant, il y bien eu du bruit quelque part. Pendant ce temps là, à Bissau, a-t-on pu lire sur des dépêches qui défilent sous les écrans, il y a eu quelques tirs de roquette ou de kalachnikovs, des militaires ont attaqué d’autres militaires, certains ont été arrêtés, d’autres traqués, quelques-uns abattus, mais sans qu’on puisse dire s’il s’est agi d’une tentative de putsch, de coup d’Etat, ou juste une brouille de plus pour une (grosse) poignée de coke.

Mais le bruit s’estompe déjà, derrière les rires, les pleurs et les prénoms étranges à la volée. A la queue de la baraque à gaufres, faut bien le dire, tout le monde s’en fout.

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